Réflexions

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Exigences de la franc-maçonnerie

Comme toute association la franc-maçonnerie a édicté ses propres statuts et règlements afin de définir les modalités de son fonctionnement, en assurer la stabilité et la continuité. Les exigences que la franc-maçonnerie a formulées sont nombreuses et réparties dans au moins deux directions qu’il est nécessaire d’appréhender en tant qu’adhérent.
Premièrement, il y a des exigences liées à la demande d’admission dans une loge. Ce sont celles qui sont imposées au candidat de façon à ce qu’il puisse être entendu, évalué,
peut-être reçu. Par exemple, celle d’être né libre et de bonnes mœurs, c'est-à-dire d’être un homme honnête sans entraves, idéalement chercheur sincère de Vérité, sans obligation de fortune mais capable de subvenir à ses besoins, respectueux des autres, des lois, des institutions et sur lequel il est possible de compter parce qu’il est déjà dans sa nature d’être présent et disponible.
Ces exigences définissent d’emblée le candidat de la catégorie des honnêtes gens puisque la franc-maçonnerie rejette les personnes louches, celles ayant mauvaise réputation, ou sujettes à la violence et surtout celles ayant été condamnées par la justice pénale. La franc-maçonnerie est donc sélective et pour certains elle est même soupçonnée d’élitisme.

Aux exigences imposées par l’admission suivent celles que le franc-maçon doit satisfaire tout au long de son parcours dans l’alliance. Elles sont précisées par les constitutions d’Anderson, admises en 1723 puis après quelques corrections définitivement en 1738. Ces constitutions délimitent exactement les comportements que doit respecter le franc-maçon dans ses relations avec lui-même, sa famille, sa patrie et sa loge. Elles sont résumées d’une façon succincte sous la forme du code maçonnique.

Pour la plupart, elles sont pareilles à celles imposées aux candidats, il n’y a rien qui les distingue. Dès lors, il s’agit de comprendre cette ambiguïté et quelle est l’intention sous jacente puisque dans le monde profane il y a une multitude de personnes qui répondent à ces exigences en présentant une enviable tenue morale et cela sans manifester d’intérêt à notre Ordre.
Primitivement, les exigences morales que l’on trouve dans le monde profane sont souvent garanties par la punition qui peut suivre leur non-respect. Ici, il s’agit d’une démarche toute différente que celle inspirée par la peur du gendarme. L’exigence doit être comprise puis assimilée, eu égard à la dimension humaine recherchée. En suite, elle est sensée devenir évidente. C'est-à-dire qu’elle est ainsi parce qu’il ne peut pas en être autrement. Il y a donc connaissance
, justification et acceptation de l’exigence et par là abandon d’actions contraires. Le franc-maçon va devoir incarner la morale. Toutefois, le risque de chutes n’est jamais totalement écarté.

La plupart de ces exigences sont formelles. En tout temps, chaque membre de l’Ordre peut être estimé au plan de ces exigences comme sont évalués des événements dans la durée et l’espace. La situation familiale ou sociale, professionnelle ou financière peut être observée. Si des écarts viennent à être relevés et selon leur ampleur, des sanctions sont applicables. Elles commencent par une remise à l’ordre, l’expression n’est pas usurpée, puis peuvent conduire à une radiation, plus gravement à l’exclusion.

Certaines exigences ont donc des réponses vérifiables et d’autres le sont moins, voyons quelles sont-elles.

«Un Maçon est obligé, par son engagement, d’obéir à la loi morale, et s’il comprend correctement l’Art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux».

Ainsi débutent les constitutions d’Anderson et on peut affirmer qu’en tant que première injonction, il s’agit de l’exigence principale qui est imposée au franc-maçon. Les autres qui suivent découlent obligatoirement du respect de celle-ci. Cet engagement, nous l’avons tous pris devant l’assemblée de nos frères qui en sont témoins, la main droite posée sur les trois Grandes Lumières dont l’une est le Volume de la Loi sacrée, chez nous la Bible.

«La Bible, c’est Dieu qui parle aux hommes» écrivait Christian Bobin, prenant ainsi le contre pied d’une école de psychiatrie qui affirme que l’homme qui entend la parole de Dieu est un halluciné.

Il appartient à chacun de savoir s’il respecte cet engagement ou s’il le néglige. D’une part dans l’obligation d’obéir à la loi morale et on observe que la possibilité est laissée d’en rester là, c'est-à-dire de se contenter d’être un honnête homme et de le demeurer, ce qui sera vérifiable par la suite et, d’autre part, comme il y a un mode conditionnel donc une hypothèse avec le si, de comprendre ce qu’est cet Art dit Art royal, ce qui est plus difficilement vérifiable. Cet aspect de l’exigence est important car il signifie que la franc-maçonnerie serait à deux vitesses en concevant la possibilité de deux sortes d’adhérents en son sein et cela indépendamment des grades affichés au cours des années d’appartenance.

Seulement, en adhérant à la franc-maçonnerie on reçoit une initiation pour une vie nouvelle. On accepte de quitter une forme pour une autre et cela se produit par une succession d’abandons de ce qui constituait la vie précédente sans assurance de gain pour la suivante. Il est possible de comprendre ce changement par la comparaison que nous offre une chenille s’enfermant dans sa chrysalide où elle meurt à sa condition de chenille pour se transformer et renaître à celle de papillon. Il n’y a plus rien qui distingue le papillon de la chenille qu’il était sauf la filiation, telle chenille finit par être tel papillon. Mais tout a changé en eux, le papillon n’a plus la même nourriture, il peut voler, se reproduire, particularités qui n’étaient pas attribuées à la chenille.

L’initiation est le début et non la fin d’un parcours semblable où contrairement à la chenille qui est dans un processus naturel, l’initié, et pour autant qu’il le veuille tout en l’avertissant que sa liberté de choix est relative, aspire et accepte un nouveau mode d’existence qui n’aura plus rien de semblable au précédent et c’est là que les autres exigences seront intégrées parce que découlant de cette nouvelle existence. Ces deux modes sont catégoriquement différents, ce ne sera plus jamais le même homme. Ce cheminement ne se passe pas sans sacrifices, ni sans une certaine violence, il est accompagné d’un combat intérieur permanent et sans assurance de succès. Il est parfaitement représenté par le « chemin de la croix», symbole qui représente la souffrance et la difficulté du chemin mais que l’on ne peut comprendre qu’en les éprouvant soi-même.

Il est inconcevable que l’aspiration à cette vie nouvelle ne repose pas sur l’attente d’une dimension plus haute et plus pleine que par commodité on appellera divine. L’athéisme est donc impossible en ce cas car on ne peut pas aspirer à quelque chose de plus vaste sans y croire. Les constitutions d’Anderson ne le cachent pas et, Etienne Gilson dans son ouvrage:«L’athéisme difficile» l’écrit aussi:

«En revanche, justement parce que l’existence de Dieu me paraît spontanément certaine, je suis curieux des raisons que d’autres peuvent avoir de dire que Dieu n’existe pas. Pour moi, c’est la non-existence de Dieu qui fait question».


L’athéisme est donc décrété comme une stupidité et répétons-le parce qu’il n’est pas possible d’aspirer à la Lumière sans croire à sa réception. Le raisonnement de l’athée est donc faux. Que le doute surgisse tout au long du chemin soit, mais que penser de ces francs-maçons qui se disent athées ?

Libertin irréligieux ne doit pas être pris au sens actuel de dévergondé ou dissolu, toujours abonné aux plaisirs charnels mais dans sa première signification, de celui qui ne suit pas les lois de la religion. Aujourd’hui, on parlerait plutôt de syncrétisme ou d’éclectisme. C'est-à-dire de cette particularité à ne prendre que ce qui semble bon un peu partout en laissant de côté les aspects difficiles voire laborieux d’une démarche quelle qu’elle soit.

Cependant, ce n’est pas encore le fond de l’obligation. Quand la franc-maçonnerie était opérative, ses membres, à côté de l’exigence de grandes connaissances du métier, avaient aussi celle d’une vie exemplaire basée sur la certitude qu’un principe supérieur les guidait. Avec le virage spéculatif cette certitude est remise en cause avec le refus de tout dogme et de toute révélation. Même si l’existence de Dieu est encore admise elle n’est plus qu’un principe philosophique et il n’y a plus de dialogue entre Dieu et l’homme et entre l’homme et Dieu. Le livre «La Bible en franc-maçonnerie à quoi çà sert?» de Mathieu Métayer démontre clairement cette distinction.
Sur ce point, les constitutions d’Anderson sont nettes, elles condamnent cette nouvelle approche attribuée au libertin irréligieux parce que le fait de ne plus avoir de dialogue avec Dieu signifie ne plus lui être relié, donc être irréligieux. De nombreux francs-maçons sont ainsi en contradiction avec les constitutions d’Anderson qui forment pourtant le socle de notre Ordre.

En franc-maçonnerie les Grades qui nous sont conférés lors des cérémonies qui leurs sont dédiées sont notionnels et non pas réels. Ils ne confirment pas des acquis mais suggèrent leur appropriation par un long et permanent travail sur soi. On conviendra qu’il est difficile d’authentifier le résultat d’un processus au départ virtuel.

Au début, chacun a plus ou moins conscience de cette particularité mais celle-ci s’atténue avec les années. Oubli ou ambition fantasmée conduisant à de la forclusion, souvent renforcé par des cours de répétition où de la revue de détail est proposée. L’illusion du but atteint s’installe suite à la présence régulière à ces leçons et elle se révèle, par exemple, dans cette affirmation que la Maîtrise ne peut être obtenue que lors du trépas. Hélas, cette inattention supprime de facto l’ardeur au travail puisque le but est renvoyé au décès et sera atteint de toute façon à cet instant; ce qui n’est absolument pas certain.

Cette somnolence est en contradiction avec les recommandations de Vigilance et de Persévérance du Cabinet de Réflexion et donc, puisqu’une partie de l’exigence première n’est plus suivie, restera celle d’obéir au mieux à la Loi morale avec un glissement vers des modèles plus sociétal que spirituel ou, simplement mondain qui absorberont la majorité de l’activité. Ce qui provoque des fissures dans l’édifice et pour certains, une sérieuse remise en question de leurs motifs d’adhésion

Ce n’est pas parce que l’on ne reçoit pas la vraie Lumière qu’elle n’est pas accordée à d’autres. Alors, est-il possible d’estimer si l’exigence première est suivie?
Oui, cette vérification est possible mais elle n’est offerte qu’à ceux qui ont entrepris cette mutation et sont suffisamment en chemin pour l’observer. On se gardera toutefois de juger et surtout de condamner tant qu’on ignore l’intimité de la personne, chacun avançant à son propre rythme.

La compréhension de ce qu’est l’Art royal permet de découvrir l’intention qui préside à cet Art qui est d’ailleurs celle à laquelle confusément on aspire. De même que la montagne n’a qu’un seul sommet et plusieurs voies pour l’atteindre, l’Art royal peut emprunter plusieurs chemins mais il n’a qu’un but et unique. Comme la mise en chemin modifie durablement le pèlerin, c’est par les transformations dont il est devenu porteur qu’il lui est alors possible de voir si untel est en route ou pas. Pour cela on peut commencer par suivre le conseil très révélateur que proposait Vladimir Jankelevitch.

«N’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font».

Ce sont ainsi nos actes qui déterminent ce que nous sommes et pas nos propos. Il y a des signes qui permettent d’appréhender l’engagement et quand ceux-là sont perçus, on découvre qu’ils témoignent de quelque chose d’autre, comme une présence dont on est habité.
À l’opposé, certains actes courants dans le monde profane deviennent incompréhensibles en loge comme à l’extérieur et quand ils sont présents ils démontrent l’absence d’un engagement véritable. Pour celui qui est en chemin ces actes ne sont tout simplement plus du domaine du faisable, ils sont parfaitement incongrus. Il y a une cloison qui s’est créée et la logique est ici imparable. Elle se démontre par le syllogisme suivant :
«Celui qui est en chemin n’agit plus comme auparavant, s’il agit comme auparavant c’est qu’il n’est pas en chemin».
Les prémices sont justes, la conclusion est juste.

Il est un point sur lequel nous devons être au clair c’est que le monde et le Royaume, domaine de l’Art royal, ne se mélange jamais. Ce que nous voyons du Royaume dans le monde ne sont que ses reflets.

C’est pour cela que la franc-maçonnerie spéculative laisse souvent une impression de malaise dont la responsabilité lui est intérieure et nullement à chercher à l’extérieur des loges. Parce qu’il est évident que si chaque frère s’adonnait véritablement à l’Art royal il n’y aurait aucune critique qui pourrait être formulée à son encontre autre que mensongère.
L’exigence étant maintenant précisée ne reste plus que l’intime examen de conscience.

Mbx
Hiver 2018


                                                                                                                
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