Réflexions

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 La laïcité

On appelle « laïcité » le principe de séparation de la société civile de la société religieuse. L’Etat n’exerce aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir au plan politique (Petit Robert). La liberté de conscience est normalement garantie ce qui implique qu’aucune confession ne puisse exercer de contraintes. L’égalité des droits est également garantie parce qu’elle est incompatible avec la valorisation privilégiée d’une croyance. L’Etat occupe le rôle d’arbitre en ayant une attitude neutre vis-à-vis des parties en présence. La laïcité est simple dans sa définition mais bien plus complexe dans son application.

Cette notion s’est développée pour faire suite aux différences d’intentions et de volonté qui existent entre les hommes faisant partie d’un clergé et ceux n’en faisant pas partie. Les uns estiment que les hommes doivent être dirigés par le dogme religieux et la morale qui en découle, le droit divin, les autres par eux-mêmes, le droit de la personne. D’un côté il s’agit de la morale, de l’autre le code civil. La différence est importante parce que le code civil ne dit pas pourquoi il doit être respecté. Par contre la morale est justifiée par la transcendance à laquelle elle invite. Ce point n’est pas négligeable parce que l’appréhension de la loi ne sera pas la même si son origine est supra humaine ou simplement humaine, celle de n’importe quel quidam ou groupes d’hommes.

Ce principe de laïcité a été adopté par de nombreuses nations qui l’ont inscrite dans leurs différentes constitutions. Elle n’est pas vécue de la même façon aux Etats-Unis où il y a encore des variantes selon les Etats de l’Union, comme elle l’est en France. Semblablement en Suisse il y a des différences d’interprétation entre cantons comme Genève et le Valais. Ces aspects ne sont pas pris en compte dans notre propos.

La laïcité n’est pas une réelle opposition. Pour simplifier on pourrait dire : « chacun chez soi ». C’est une situation nouvelle où chacun vit dans l’indépendance de sa confession. Tel que ce principe s’applique, il y a la possibilité de participer pleinement à des activités civiles et ou religieuses, sans être un religieux, selon la signification que prend ce terme.

Ce terme de « religieux » comporte plusieurs sens distincts qui souvent s’imbriquent et peuvent provoquer certaines erreurs d’interprétation. Il recouvre :

·   le rapport qu’il y a entre l’homme et un pouvoir surnaturel, on parle alors de     phénomène religieux, d’édifices, de fêtes religieuses ;

·   il traite de ce qui est consacré à la religion comme la vie religieuse, les ordres ou les communautés religieuses ;

·   lorsqu’il y a croyance et pratique, comme un esprit religieux ;

·   lorsqu’il y a un comportement, tel le respect religieux, le silence religieux.

Il y a encore une autre acception, très importante, c’est celle où il s’agit de la personne qui fait « profession » d’une religion et qui a prononcé des vœux. Elle fait alors partie d’un Ordre, d’une congrégation ou du clergé. Ce terme est alors utilisé comme substantif. On dit « une religieuse » pour une femme ayant embrassé les Ordres.

C’est surtout au niveau de la personne que se situe la différence entre le clerc et le laïc. Le premier est membre d’un clergé et répond à sa hiérarchie. Il s’agit d’un groupe humain, animé naturellement d’une volonté de croissance et d’emprise. C’est surtout remarquable chez les trois religions du Livre. Le second n’a pas d’obligations envers celui-ci. Ces deux hommes ne sont pas ennemis, ils peuvent s’ignorer ou entretenir de bons rapports. Le principe de laïcité exige par contre que ni l’un, ni l’autre ne cherche à dominer.

Ceci étant, on observe qu’une personne peut être animée de sentiments religieux profonds et sincères sans appartenir à une organisation religieuse ou une Eglise, ce qui ne sera pas sans une certaine ambiguïté et une réelle difficulté. Pour la raison simple c’est que lorsqu’une personne pratique une religion elle est forcément teintée par la doctrine de cette religion. Elle la portera en elle, pensera et agira à travers elle. Son action sera toujours en relation avec sa pratique et par conséquence influencée et influente. La laïcité sera difficilement satisfaite, voire récusée. Nous pouvons citer dans ce cas des groupes se référant à des traditions aristocratiques ou cléricales, comme  le mouvement  « L’Action française ». Il y a donc des situations étranges où l’on peut observer des laïcs opposés à la laïcité et des clercs en admettre et favoriser le principe.

Il y a lieu d’accepter que l’homme est toujours plus ou moins conditionné par le milieu dans lequel il se tient et se débarrasser de ces conditionnements nécessite un très fort engagement que la plupart ignore ou s’y refuse. De plus, il n’est pas facile de découvrir l’origine et les mobiles de ces manipulations. Elles peuvent être ignorées même par ceux qui s’imaginent faire partie des manipulateurs. Dans nos actions, il y a toujours une part de notre agir qui échappe à la conscience qu’on en a.

La laïcité n’est pas l’irréligion, ni l’athéisme, pas plus qu’elle est un œcuménisme. L’attitude triviale qui consiste à « bouffer du curé » n’a rien à voir avec la laïcité. Celle-ci est en premier lieu le respect des convictions religieuses de l’autre. Dans la société civile les diverses religions cohabitent et doivent se restreindre à la sphère individuelle. Ceci peut être vu comme un enrichissement parce que dès l’instant où il n’y a en principe plus de conflits d’influence, la relation sociale peut s’établir, idéalement, avec un objectif de bien commun alimenté par l’apport culturel que chaque communauté peut offrir.

Malheureusement, cette perspective ne peut pas être atteinte parce que ce sont toujours des appétits de clans ou de classes, dans le monde moderne relayés par les partis politiques, qui conduisent les luttes et divisent la Société. La religion, au sens strict, ne crée pas de conflit mais sert de prétextes qui arment ensuite des esprits fragiles pour exécuter la sale besogne. Il n’y a aucune religion qui exige la destruction de l’autre. Par exemple, la doctrine chrétienne ne condamne personne à mourir sur un bûcher mais ceux-ci ont été régulièrement alimentés au nom de Dieu.

La venue du principe de laïcité peut être regardée comme conjointe à la lente transformation de la société occidentale. Au Moyen Age, d’une certaine manière, la vie est figée. Tout l’effort consenti est porté sur l’implantation du christianisme avec la construction des édifices religieux, églises, abbayes, cathédrales et l’accroissement des Ordres religieux. Le reste de la vie humaine est limité à l’agriculture, l’élevage et un peu d’artisanat dont la production est essentiellement tournée vers ces activités. La religion est au centre de la vie et occupe tout le quotidien.

Cependant, la curiosité de l’homme n’est pas éteinte et les regards portés sur son environnement fait qu’il s’interroge sur celui-ci. On dit que l’affaire Galilée reste un bon exemple de l’esprit qui prévalait en ces temps ou, plus exactement, de l’esprit qu’on voudrait que l’on croie de ces époques. Cela parce qu’il est important de convaincre les foules qu’en ces moment-là commençaient à s’opposer la science balbutiante mais en marche à l’obscurantisme religieux.

La présentation de l’affaire a été faussée parce que depuis au moins 5'000 ans avant J. C., en Mésopotamie, les 1ères notions d’astronomie étaient posées. L’héliocentrisme était pressenti par Aristarque de Samos et Hypatie d’Alexandrie entre 400 et 300 ans avant J. C. Le clergé n’ignorait pas ces découvertes. Par désinformation on rejette le fait que celui-ci était composé essentiellement de lettrés, qu’il formait l’élite intellectuelle de l’époque.

La question ne se posait donc pas dans la structure de l’univers, au sens astronomique, elle était dans la notion de Ciel Céleste, séjour de la Divinité, qui doit être perçue en son sens symbolique et non pas matériel. C'est-à-dire que Galilée est apparu comme un nouvel artisan de la chute adamique. Ce n’est pas le pouvoir temporel de l’Eglise qui était en jeu, ou pour une faible part, mais toute l’orientation que l’homme allait prendre pour son avenir spirituel en vidant le Ciel de la présence de Dieu.

Maintenant, il convient de s’arrêter un instant sur cet aspect de l’obscurantisme religieux. Parce que, comment concevoir que le but ultime d’une religion est de conduire l’homme vers la Lumière et la taxer simultanément d’une volonté d’obscurantisme ? Il faut répondre à cela. De même qu’il est indispensable de s’interroger sur ce qui est essentiel de connaître et de posséder pour avoir une vie bonne.

La désinformation continue, en voici un autre exemple.

Il nous a été dit que l’Eglise n’est pas innocente. Les multiples procès pour hérésies, les ventes d’indulgences et les comportements critiquables de certains papes et prélats auraient servi de terreau à la Réforme. En 1517, Martin Luther dénonce les abus de Rome, il sera ensuite relayé par Zwingli, Calvin, entre-autre. Le mouvement est amorcé, malgré la contre-réforme le terrain perdu ne sera pas regagné.

Il y a plusieurs manières de réagir à une situation donnée. Ce sont soit la fuite, l’inhibition ou le conflit. La fuite a le mérite de la préservation. L’inhibition conduit à être dominé et écrasé. Le conflit amène à des échanges de coups où chacun fini meurtri. C’est l’option des conflits qui a été choisie et le sang a coulé au prétexte de Jésus-Christ alors que tout le fond de cette histoire était uniquement politique et économique. Dans cette lutte de pouvoir, il n’est pas juste de considérer la volonté de l’Eglise au même niveau que celle de ses adversaires. Elle ne poursuit pas le même but, le sien est en principe intemporel et il n’est pas partagé de tous.

Sur un plan plus anodin l’Eglise semble s’être plus préoccupée des bonnes mœurs de ses fidèles que de leur ouvrir les yeux. Seulement, par son expérience ancestrale, l’Eglise bénéficie d’une très fine connaissance de la nature humaine et de son inclination à la facilité. D’où ce rappel constant à la morale. D’autant qu’il est illusoire d’imaginer une élection lorsque les principes qui fondent la morale ne sont pas conçus comme une évidence. Actuellement on parle de préalable ou de pré-requis.

A chaque génération ces principes doivent être enseignés et les écarts condamnés. C’est à entreprendre avec chaque individu. Donc les garde-fous qu’impose l’Eglise ne peuvent pas être ôtés, les dérapages sont immédiats. Cette pression constante n’est lourde que pour ceux qui n’ont pas compris le message et au fond, négliger que conduire les hommes vers la Lumière témoigne de l’Amour qui leur est porté est assez attristant.

Ajouter à cela les nombreuses explorations et découvertes, les progrès de la science et des techniques qui remettaient en cause le mythe de la Création, bien qu’encore incompris dans sa formulation symbolique, de même que l’apport de philosophes tel E. Kant. Ces éléments ont lentement repoussé l’Eglise comme étant une empêcheuse de tourner en rond. Ces rejets ont progressivement favorisé l’émergence  puis l’adoption de la laïcité, méthode plutôt élégante puisqu’elle se propose d’éviter les conflits.

Les études les plus récentes tendent à prouver que la franc-maçonnerie a été créée en Ecosse et en Angleterre à partir du milieu du 17ème siècle. La Royal Society est donnée comme un des creusets dans lequel la franc-maçonnerie a germé. Les raisons évoquées à sa création sont principalement ces querelles de religion dont la Grande Bretagne n’a pas été épargnée, ainsi que le développement des sciences naturelles et des techniques avec toutes les questions qu’elles soulevaient. La création de la franc-maçonnerie correspondait au besoin d’avoir une plateforme où des hommes, hors de toutes contraintes religieuses, politiques et sociales pouvaient se rencontrer et partager leurs diverses opinions. Comme la croyance en la divinité était encore vivace, il est apparu impératif qu’elle soit maintenue mais sous une appellation qui évacue celle qui était en vigueur afin d’épargner des susceptibilités encore latentes.

En intégrant  les coutumes ouvrières des constructeurs de cathédrales, la franc-maçonnerie les a idéalisées et adaptées à l’édification de l’homme pour l’inviter à devenir temple lui-même, lieu de séjour de la divinité. S’y rajoutera ensuite des mythes puisés dans le judaïsme, principalement dans la Kabbale juive et d’autres, bibliques, surtout vétérotestamentaires, ainsi que des idéaux chevaleresques dont le but est d’asseoir la franc-maçonnerie dans une continuité initiatique. Dans ce besoin immémorial qu’a l’homme de comprendre ce qui l’entoure en y ajoutant une origine surnaturelle, à défaut de chercher sa vraie nature. Cela ne prouve pas pour autant une véritable filiation avec des civilisations disparues comme l’Egypte ancienne et ce serait puéril que le croire.

En tant que plateforme d’échanges, au départ encore assez théorique, la franc-maçonnerie établit quand même les bases d’un idéal humain, social et laïc de fraternité dont la démocratie en est, au final, le produit. Il est donc possible de dire qu’elle a propagé la notion de laïcité, entre autre par Condorcet en France.

De ce point de vue la laïcité apparaît comme une avancée dans les mentalités, comme idéal de générosité et d’émancipation. Cela serait vrai si tous les êtres humains se positionneraient dans une perspective spirituelle ou de raison et là, pour celui qui a accompli un bout du chemin, lorsque l’universalité du message religieux lui devient certaine, cette notion de laïcité s’inscrit naturellement dans sa pensée et il n’en a plus besoin.

D’un autre côté, elle attire particulièrement les beaux esprits, portés sur l’esthétisme ou l’hédonisme ou encore ces intellectuels, adeptes de la libre-pensée et de la libre-conscience, pour le repos de celle-ci, soit l’opposé d’une conscience en éveil, donc à côté des réalités de la vie. Force est de constater que nous sommes loin du compte.

En admettant le primat du droit de la personne on établit, qu’on le veuille ou non, le droit de chacun, donc moi, d’abord dans la perversion de ma revendication permanente. Le droit divin dirige l’individu dans un cheminement de dépassement de soi, au mieux. Dans tous les cas de bridage des appétits. Il ne faut pas se leurrer, en ne promouvant plus de transcendance, la laïcité ouvre sur un vide où l’homme s’y engouffre et s’y égare de plus en plus démuni. Un idéal de démocratie vraie, laïque et fraternelle n’est concevable que parmi des personnes engagées dans un processus de conscience de soi. C'est-à-dire une minorité, laquelle précisément ne se situe pas dans le dédain de ce qui la dépasse et la justifie mais dans son acceptation et sa recherche.

Sur le plan purement social il faut se poser la question suivante. Est-ce que la laïcité est réussie ? Croire en une cohésion sociale en refusant le facteur identitaire qu’est la religion et en éparpillant les diverses communautés, les renvoyant à elles-mêmes dans leurs spécificités, les a rendues étanches aux autres et a supprimé le ciment qui solidifiait la nation. Il y a donc lieu de trouver un nouveau liant. Le patriotisme est devenu objet de folklore. Alors, les peuples se retrouvent autour de joutes sportives, la fête fédérale de lutte et nous rejoignons la Rome antique « du pain et des jeux », juste avant la chute de l’Empire et les barbares à sa porte. La mondialisation qui se substitue à l’atomisation de la nation ne semble résoudre aucun problème mais accroît les disparités, donc les inégalités et les révoltes.

D’autre part, dans son application, la laïcité est largement pervertie. Par exemple dans l’interdiction que l’on se fait d’affirmer des convictions religieuses, d’en esquiver les manifestations ainsi que les signes d’appartenance. Ces attitudes sont contraires au principe de laïcité qui n’exige pas leur abandon mais leur acceptation réciproque donc de tolérance. Il y a échec si l’on doit se cacher comme au temps de premiers chrétiens ou si notre croyance, même discrète, offusque l’autre.

La laïcité, malgré toute sa séduction semble n’être qu’un moyen supplémentaire dont l’homme se dote régulièrement pour esquiver ce combat permanent qui se passe en lui-même, entre la force qui l’invite vers le haut et celles qui le maintiennent au plus bas. Elles agissent comme la gravitation et le mythe de Sisyphe nous le rappel. Il s’agit de la tragédie que nous interprétons tous les jours. C'est-à-dire que la laïcité, comme la démocratie qui l’accompagne, n’est pas un concept instinctif et naturel de l’homme, c’est une notion essentiellement culturelle. Une société primitive ne peut pas être laïque. Elle reste donc à l’état de projet, à peine ébauché et devant être constamment réactivé. Sa réussite sera assurée quand tous seront en route, soit à la fin des temps. La laïcité est donc du domaine de l’eschatologie.

Mbx
26 avril 2012                                                                                            

« La laïcité » Guy Haarscher Coll. Que sais-je                                                 
« Qu’est-ce que la laïcité » Henri Pena-Ruiz Coll. Folio                           
« L’invention de la FM » Roger Dachez Ed. Véga                                           
« Critique du laïcisme » Laberthonnière Ed. Vrin


                                                                                                                
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